Le mystère urbain de Crawford Park | Partie 01
Verdun House, construit par John Crawford (père) sur un lot de son fief (maintenant détruite—anciennement à l’intersection des rues Crawford et David). Photo (vers 1910) trouvé dans Wikimedia Commons—Category: Verdun (Montreal)
Une version de ce texte parait dans la revue de la Société d’histoire et de généalogie de Verdun (SHGV), Les Argoulets (octobre 2023 — Vol. 27, numéro 3).
Des origines à la Dépression
Verdun a la chance de posséder une multiplicité d’habitats et de quartiers. Ils sont le fruit de fortes poussées démographiques dans les premières décennies du 20e siècle et d’un développement résidentiel rapide, lui-même justifiant l’implantation d’une diversité de services commerciaux et municipaux en appui à cette croissance[1]. Ces quartiers verdunois se distinguent par des textures et une histoire bien à eux. Pour qui veut se donner la peine d’observer et d’en déchiffrer les traces dans son bâti, un environnement urbain peut se faire plus ou moins loquace. Cela se voie dans le détail des matériaux ou des techniques constructives, fréquemment même dans le gabarit d’ensemble d’une rue. Sur la terre ferme (comme on le dit à Verdun), le cadre bâti, et souvent même certaines particularités de son viaire, permettent de se situer. On commence par les unifamiliales, les duplex et les jumelés de l’ouest, les larges triplex alignés du centre (les avenues) et, finalement, les petits duplex et triplex hétéroclites de l’est de Verdun, là où se situe aussi le cœur historique de la ville. Et qui pourrait se confondre parmi les habitations modernes de L’Île-des-Sœurs, avec ses multiplex, ses maisons de ville ou ses tours modernistes (Mies Van Der Rohe) et signatures ? La trame des rues de l’est, avant la rue de l’Église, murmure des origines de Verdun. L’empreinte mature et assumée des longues avenues du centre parle de la solidité de la vie civique de Verdun, de la Grande Guerre à la Deuxième Guerre. Et finalement, cette impression générale de « banlieue en ville » qui s’incarne partout à Verdun est particulièrement prononcé dans les rues de l’ouest de l’arrondissement, passé le boulevard Desmarchais, et représente bien la prospérité tranquille des Trente glorieuses[2] de l’après-guerre.
Je n’ai même pas encore parlé du secteur de Verdun qui fera l’objet de ce billet, Crawford Park, à l’extrémité ouest de l’arrondissement. Il faut dire que, pour les non-initiés, on découvre souvent le quartier, aussi connu sous la désignation du « Westmount de Verdun »[3], comme d’aucuns découvriraient une sorte de Shangri-la urbain[4]. Le quartier évolue ainsi mystérieusement, de façon à toujours garder, au-delà du temps, le caractère d’une jeune banlieue idyllique, harmonieuse et tranquille.
Les Crawford (père et fils) ne sont que les derniers à laisser une marque toponymique sur ce territoire. Mais bien avant l’arrivée des Français ou des Anglais, l’île de Montréal ainsi que sa vallée adjacente avait longuement et extensivement été fréquentée et utilisée par un groupe maintenant identifié comme les Iroquoiens du Saint-Laurent[5]. L’histoire documentée commence toutefois pour nous en 1665, lorsque les Messieurs de Saint-Sulpice, seigneurs ecclésiastiques et surtout propriétaire du foncier de l’île de Montréal, font la concession de terres dans ce territoire[6], à la limite ouest de l’implantation urbaine, à huit « braves » qui auront la défense de cette « Côte des Argoulets ». En 1671, la partie qui sera plus tard la terre des Crawford est concédée au Major Zacharie Dupuis, qui la renomme Verdun, probablement du nom de son village d’origine, Notre-Dame de Saverdun (département de l’Ariège). Immédiatement après, en 1673, Zacharie Dupuis fait don de cette terre à l’une des cofondatrices (avec Jeanne Mance) de Ville-Marie (plus tard Montréal), Marguerite Bourgeoys ; elle est aussi fondatrice des sœurs de la Congrégation de Notre-Dame. La maison que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de son propriétaire à partir de 1769, Étienne Nivard de Saint-Dizier (marchand), fut construite en 1710 par les Sœurs. En 1824, la maison et les terres sont vendues aux enchères à Joseph Chapman (aussi marchand). C’est finalement en 1842 que le tout est acquis par l’homme d’affaires et président de la Montreal Street Railways, John Crawford. Comme pour permettre de définir encore plus clairement les limites territoriales de ce qui deviendra Verdun, ces terres sont scindées par le creusage (de 1854 à 1856) du canal de l’Aqueduc. En finale, John Crawford est un des cofondateurs de la municipalité du village de la Rivière Saint-Pierre (23 décembre 1874), qui deviendra ensuite le village de Verdun (28 décembre 1876). Sur ce terrain, il fit construire sa maison qu’il nomma « Verdun House » et baptisa l’ensemble Crawford Park[7].
En 1881, une fraction de la terre à l’est est vendue en vue de la création du Protestant Lunatic Asylum. Le fils de John Crawford, le lieutenant-colonel John Molson Crawford (1838-1923), aussi un des cofondateurs du village de Verdun et son troisième maire (1884-1892) vend, en 1912, ce qui reste de sa terre à l’ouest. L’acquéreur est une compagnie de promotion immobilière bien implantée à Verdun, la Greater Montreal Land Company (GMLC), aussi connue en français comme la Compagnie des terrains de la banlieue de Montréal (CTBM).
Même avec John Molson Crawford en tant que maire, l’administration municipale tentera longuement et énergiquement de s’opposer à l’expansion d’un Lunatic Asylum (maintenant l’Institut universitaire en santé mentale, Le Douglas) sur son territoire. Entre autres choses, à cause des risques de dépréciation des propriétés émergentes et du retard que cela engendrerait dans le développement de cette partie potentiellement stratégique de Verdun. Au tournant du nouveau siècle, le village devient une ville (1907 - 6,450 habitants). La nouvelle ville maintien, dans la morphologie de son extension viaire, le même rythme en quadrilatère qui lui avait parmi de diviser de façon si productive, voire même abordable, son territoire à l’est. Ceci était à ce point vrai qu’un plan municipal de 1910 ouvre jusqu’à trois rues à travers le terrain de l’hôpital pour la relier à son territoire à l’ouest[8]. L’institution psychiatrique viendra toutefois bloquer le chemin en érigeant ses bâtiments à travers ces axes. Encore aujourd’hui, il est facile de voir que les lignes des rues Beurling et Monteith, du côté est, pourraient se poursuivre dans celles des rues Churchill et David, respectivement, dans le secteur Crawford Park à l’ouest. On peut, sans vraiment d’effort, imaginer la connectivité, les liens urbains, commerciaux et humains, facilités et renforcés si cette volonté municipale avait abouti.
Sur cette carte, on réalise clairement la percé possible (mais jamais réalisé) de l’avenue de l’Aqueduc (ligne rouge—maintenant la rue Beurling du coté est et la rue Churchill, côté Crawford Park) à travers le terrain de l’hôpital Douglas. On aperçoit aussi les premières avancées de rues du côté Crawford Park, du fleuve jusqu’à ce qui est maintenant la rue Ouimet. Source : Map of the City of Montreal including Westmount, Maisonneuve, Outremont, Verdun & Mount-Royal/Made & prepared by L.D. Croteau, Civil Engineer & Land Surveyor (1914) — Archive de Montréal
Très tôt dans le nouveau siècle, Verdun s’était forgé la réputation, dans les milieux municipaux canadiens, d’être The Working Men’s Paradise[9]. Elle œuvrera d’arrache-pied pour maintenir cette réputation, en essayant d’offrir un environnement de vie sain, propice à l’épanouissement d’une jeune famille de classe populaire ou moyenne, dans une municipalité soucieuse de fournir les services essentiels de la ville moderne, comme une eau courante potable à tous les bâtiments et même l’électricité, le tout à un prix abordable (c’est-à-dire à un niveau de taxes foncières qui ne faisait pas fuir les petits propriétaires). Mais ce début de 20e siècle ne s’ouvre pas seulement sous le signe de la croissance tranquille et de la modernité. La CTBM, en achetant de la famille Crawford ce dernier morceau de Verdun, avaient bien l’intention de le développer avec la même célérité que les autres lots sur les rues et les avenues de la ville. Elle envisageait d’y ériger, comme ailleurs, des triplex, des duplex et quelques habitations jumelées individuels qui se vendraient rapidement et avec l’enthousiasme caractéristique d’une ville qui croît démographiquement à tel point qu’elle se situera bientôt au troisième rang provincial en matière de population, dès la décennie 1930. C’est à ce moment que la rupture dans le territoire municipal engendré par les terrains, mais surtout les bâtiments de l’hôpital, et l’impossibilité de créer des liens par l’une de ses rues intérieures, viendra sérieusement handicaper la jeune municipalité en pleine croissance, ainsi que l’élan des promoteurs[10].
Le développement urbain de la Cité de Verdun juste avant 1930. Crawford Park est à l’extrémité gauche de la carte, en rose (identifié par le numéro 26). On voit qu’à défaut d’avoir réussi à prolonger l’avenue de l’Aqueduc (maintenant la rue Beurling), le seul accès au secteur demeure le boulevard LaSalle. Cette situation handicapera de façon majeure son développement avant la fin de la Deuxième Guerre et la généralisation de l’automobile. Extrait de la carte Underwriters’ Survey Bureau — BAnQ
En ce début de siècle, il n’y a pas que la coupure urbaine de l’hôpital qui pèse lourd. La réalité fait que le nouveau territoire demeure, par rapport au reste de Verdun, disproportionnellement loin et difficile d’accès ; la possibilité pour un ménage moyen de posséder une voiture pour ses déplacements étant encore quelques décennies dans le futur. Crawford Park est à bonne distance des opportunités d’emplois et des commerces en tout genre, ce qui engendre des ventes de parcelles faméliques. La ville, dans un plan approuvé dès 1913, ouvre malgré tout les rues, du fleuve à ce qui est maintenant la rue Ouimet, dans l’espoir d’un essor rapide. Sur ces îlots urbains ainsi formés, on aménage de multiples lots constructibles d’une dimension normalisée de 25 pieds en façade et de 85 pieds en profondeur, avec au centre des îlots une ruelle d’environ 15 pieds. À cette époque, celles-ci s’avèrent essentielles pour donner l’accès aux cours et, de cette manière, permettre la distribution des services municipaux et privés (charbon, mazout, téléphone, collecte des ordures, etc.) Ceci est le standard de développement dans le reste de Verdun, pour la vaste majorité des lots résidentiels (et commerciaux, puisque ce sont essentiellement les mêmes) alors développés sur l’île de Montréal, et ceci jusqu’en 1930.
Ceci n’est pas le plan mentionné ci-haut, mais plutôt celle des ingénieurs de Chas. E. Goad, Co., datant de 1913. Il illustre toutefois la même chose, soit le territoire de Crawford Park (à gauche), découpé en îlots cadastrés, standardisés et destinés à la vente et éventuellement à la construction de bâtiments urbains. Ceci représente bien l’ambition, l’espoir et les attentes qu’on avait à l’époque, avant que la Grande Guerre de 1914 et les réalités d’accessibilité au territoire viennent freiner cet élan, du moins pour les trente prochaines années. On remarque qu’aucune partie à l’est de l’hôpital (à droite), visible et reproduite sur cette carte, n’a encore (en 1913) été divisée en îlots cadastrés et prêts à la vente. — Plate 252 — BAnQ
Ainsi, avant la Dépression, seuls 75 lots sont vendus, et on y érige des immeubles en rangée, des duplex jumelés et quelques triplex. C’est à ce moment que la CTBM jette l’éponge et vend une partie substantielle du territoire à une jeune compagnie de promotion immobilière, la Parkdale Homes Development Corporation[11]. Nous continuerons cette histoire dans une deuxième partie.
[1] Entre 1911 et 1921, la population de Verdun fait plus que doubler, passant de 11,629 à 25,001 (+114,99 %). Durant la décennie 1920, cette croissance est de +143 %, pour atteindre 60,754 habitants en 1931. Ceci fait de Verdun la ville avec la plus forte poussée démographique au Canada et la plus haute densité sur un territoire urbain (24,298 hab./mile carré). Verdun devient alors la troisième ville en importance (en termes de population) de la province, un statut qu’elle gardera trente ans (Statistique Canada—Classement des 10 municipalités les plus peuplées, 1901 à 2021 — Géographie : Québec). Voir aussi la section The Years of Growth (p. 12-13), dans l’indispensable Fighting From Home—The Second World War in Verdun, Quebec (UBC Press, 2006).
[2] Emprunté à Jean Fourastié, auteur, entre autres, de Les Trente Glorieuses ou la révolution invisible de 1946 à 1975 (Fayard, 1979) ; il est l’historien crédité pour l’expression, justement.
[3] Dans l’article Un petit cottage dans le « Westmount » de Verdun, de la section immobilier du quotidien La Presse, mise à jour le 7 mai 2008, on trouve la citation suivante : « […] ce quartier est si harmonieux que certains n’hésitent pas à la qualifier de « Westmount » de Verdun, malgré son côté modeste. »
[4] Shangri-La est une référence au lieu fictif et mythique mentionné dans le roman de l’auteur anglais James Hilton, Lost Horizon, publié en 1933.
[5] Sur les Iroquoiens d’avant l’arrivée des Européens, on consultera Peuple du maïs : les Iroquoiens du Saint-Laurent, Roland Tremblay, Édition de l’Homme, 2006.
[6] Pour une source générale sur l’histoire de Verdun, publié lors du centenaire de la Ville, en 1976, on consultera Histoire de Verdun, 1665/1876-1976(Julien Déziel). Beaucoup d’information sur les premières concessions et les premières décennies du village, et ensuite de la Ville.
[7] Pour une autre source plus contemporaine sur l’histoire générale de la Ville de Verdun, de la colonie jusqu’au 125e anniversaire de la Ville (juste avant les fusions municipales forcées de 2000), voir l’ouvrage de Denis Gravel et Hélène Lafortune, Verdun, 125 ans d’histoire, 1875-2000.
[8] Cette perspective, sur ce qui aurait pu être un prolongement urbain de Verdun dans Crawford Park, ainsi que plusieurs autres hypothèses, sont fourni par l’article de David D. Brown dans A Topographic Atlas of Montreal (direction de l’édition : Jeanne M. Wolfe et François Dufaux), Crawford Park in Verdun : Pragmatism with a Pinch of Utopian Vision, p. 50-54 (McGill, School of Urban Planning, 1992).
[9] Pour comprendre la mentalité de croissance et d’expansion qui avait cours dans la jeune cité de Verdun au début du siècle dernier, rien ne vaut mieux que de consulter l’article de Frederick Wright, The City of Verdun—The Working Men’s Paradise, dans le Canadian Municipal Journal, vol. XI, no. 9 September 1915, p. 318-23.
[10] Pour une bonne chronologie abrégée de l’évolution du secteur, voir le site Web du Grand répertoire du patrimoine bâti de Montréal, l’article Le voisinage Crawford.
[11] Avec, à partir de 1939, le personnage unique que devait être André Aisenstadt à sa tête.